Roman SF

Le rire du grand blessé – Cécile Coulon

12 juin 2016

Second livre que les éditions Points ont très gentiment accepté de m’envoyer, « Le rire du grand blessé » est un petit format d’environ 150 pages qui, a première vue, ne paye pas de mine mais qui possède un grand potentiel « coup de poing dans ta figure ». Ne vous laissez pas avoir par sa taille, il y a beaucoup à dire dessus et j’ai laissé passer quelques semaines après l’avoir terminé pour écrire cette chronique tant j’ai eu du mal à organiser mes pensées. Ce qui va suivre est donc une tentative maladroite pour résumer tout le bien que je pense de ce roman.

(Exceptionnellement, je vous met le résumé de Livraddict, parce que je n’ai pas réussi à condenser le livre en quelques phrases…) Dans un pays sans nom dirigé par Le Grand, les « Manifestations À Haut Risque » – lectures publiques hebdomadaires et payantes ayant lieu dans les stades – sont la garantie de l’ordre social. En retirant son caractère privé à la lecture, les élus ont transformé un certain type de livres en outil de parfaite manipulation. Dans l’arène, des Liseurs « surjouent » des histoires préécrites – et destinées à rester inédites – devant un public captif, haletant, qui absorbe ce qu’il croit ne jamais pouvoir posséder. Et le spectacle commence dans les rangées des consommateurs : dûment encadrées par les Gardes, les passions et les émotions, la rage et le désespoir, l’hystérie collective ont droit de cité pendant une heure, le temps, pour chaque citoyen, d’atteindre un semblant d’assouvissement. Jusqu’à la prochaine Manifestation.
1075, né dans les campagnes abandonnées en périphérie de la ville, est, lui, parfaitement analphabète. Pour exister, la Société ne lui propose qu’une issue : intégrer l’élite des Gardes au service du système. Formés dans des conditions extrêmes, ces jeunes gens ont pour unique et simple règle de ne jamais apprendre à lire. 1075 devient le meilleur des Agents. Sa vie bascule, pourtant, le jour où, mordu par un molosse, il découvre qu’un animal féroce est bien plus efficace et rentable qu’un Garde. À l’hôpital, où il s’ennuie, il s’en veut de ne pas avoir été à la hauteur de sa tâche, à la hauteur de ce que l’on attendait de lui. Jusqu’à ce qu’un hasard facétieux lui permette d’assister à la curieuse leçon d’alphabet qu’une jeune femme donne à l’étage où sont parqués les enfants. Le désir comme le besoin de comprendre sont des pièges délectables…

Je ne sais pas si « Le rire du grand blessé » a été un coup de coeur, mais en tout cas ça a été une très agréable surprise, doublée d’une grosse claque assénée par la puissance narrative qu’il renferme. C’est en quelque sorte un O.V.N.I., un livre qui va là où on ne l’attend pas et qui a le temps de nous emmener très loin malgré sa brièveté relative. L’histoire n’est pas du tout attendue et j’ai beaucoup aimé laisser Cécile Coulon me prendre par la main et m’emmener le plus simplement possible dans son univers fouillé.

Cette centaine de page renferme une fable dystopique grinçante, une critique directe de notre société dans laquelle le peuple est manipulé et où le simple fait de rêver est prohibé. Si vous aimez les ambiances glaçantes où tout semble aseptisé type Fahrenheit 451 et 1984, vous allez être servis ! Cependant, si le thème est vu et revu, l’interprétation que nous offre l’auteur est unique et originale. Ici, on suit un homme qui n’a pas de nom, juste un numéro – 1075 – et qui a su s’élever en haut de l’échelle sociale grâce à son analphabétisme. Il évolue dans une société totalitaire, dont les rouages nous sont soigneusement expliqués et où le peuple est drogué aux « Manipulations à Haut Risque » lors desquelles un Liseur fait la lecture et déclenche des émotions exacerbées parmi le public. Mais 1075 met à mal le système quand il commence à s’intéresser à la lecture… Malgré l’histoire, c’est un véritable hymne à la littérature, la « vraie », celle qui prend aux tripes et qui laisse éclater nos émotions. La satyre semble en fait porter sur la tendance des livres « mainstream », la mise en avant des têtes de gondoles commerciales aux sentiments calibrés et répétitif qui nous sont resservies à toutes les sauces, allant jusqu’à éclipser les livres moins connus. N’ayez crainte, « Le rire du grand blessé » est loin d’être de ceux-là, et des émotions, vous allez en avoir !

C’est un livre extrêmement riche – et, il faut bien l’avouer, pas franchement joyeux – qui ne laisse pas indifférent et qui amène son lecteur à réfléchir : c’est ce que j’aime à appeler un roman « intelligent », qui demande un investissement de notre part, une attention soutenue et dont le jeu vaut définitivement la chandelle. Véritable tour de force, l’auteure réussit d’ailleurs à construire, en un temps très court, un univers dense mais parfaitement « plausible » et qu’elle manie avec une grande facilité. Quand j’ai refermé le livre, j’ai eu l’impression d’en avoir lu juste assez : ni trop long, ni trop court, ce roman tient la route du début à la fin, tout en sachant préserver sa justesse.

Last but not least, je suis tombée amoureuse de la plume de l’auteure, qui est d’une fluidité incroyable et qui nous emporte dans l’histoire très rapidement. J’ai eu l’agréable impression que l’auteur savait saisir les mots les plus justes adaptés à chaque situation, et c’est assez rare pour être souligné ici. Son style pourra peut être en dérouter quelques uns, parce qu’il y a peu de dialogues, beaucoup de descriptions et parce qu’il est très « neutre » : Cécile Coulon semble se placer à l’extérieur du récit, en tant que simple « rapporteuse de faits », sans laisser percer un point de vue spécifique… mais la critique est bien là, discrète et latente.

Bref, une petite pépite et une très jolie découverte que je ne peux que vous conseiller, que vous aimiez la SF et les romans d’anticipation ou non ! Je pense jeter un oeil aux autres publications de l’auteur, pour le coup. Et je remercie encore une fois les éditions Points vous ce chouette envoi :)

– Chronique rédigée en partenariat avec les éditions Points.

Titre Le rire du grand blessé
Auteur Cécile Coulon
Éditeur Points
2015 // 144 pages

« PAYS : Inconnu
REGIME : Totalitaire
ENNEMI PUBLIC N°1 : La littérature
NOM : 1075 / PARTICULARITE : Analphabète
Désormais, seuls circulent librement les livres officiels. Le Grand a mis au point les « Manifestations À Haut Risque », des lectures publiques qui ont lieu dans des stades de plus en plus grands pour permettre de réunir toujours plus de consommateurs. S’y déchaînent les passions furieuses des spectateurs. Les Agents de sécurité, impérativement analphabètes, sont engagés et formés pour veiller au strict déroulement du spectacle, éviter les débordements excessifs.
1075, compétiteur formidablement robuste et endurant, issu de nulle part et incapable de déchiffrer la moindre lettre, est l’Agent parfait. Il atteint vite le sommet… »

★★★★☆ Très bien

 

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1 Comment

  • Reply Camilla 12 novembre 2016 at 10 04 22 114711

    Je note le titre ! Merci pour cette découverte :)

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