BD

Ce n’est pas toi que j’attendais

22 août 2015

couv14514514Titre Ce n’est pas toi que j’attendais
Auteur Fabien TOULMÉ (scénario et dessin)
Editeur Delcourt

2014 // 244 pages

 » C’est l’histoire d’une rencontre. La rencontre d’un père et de sa petite fille pas comme les autres. Pour Fabien, l’annonce de la trisomie de Julia, c’est le monde qui s’écroule. Comment faire face au handicap de son enfant ? Comment apprendre à l’aimer ? Entre colère, doute, moments de tristesse et bonheurs inattendus, l’auteur raconte le difficile chemin d’acceptation qui le mènera vers sa fille. Une histoire d’amour, à la fois touchante et drôle, tendre et sincère, sur le thème universel de la différence.  »

★★★★☆

Ça faisait un bout de temps qu’une lecture n’avait pas déclenché autant de sentiments contradictoires chez moi. J’aime bien ça. Ces derniers temps, mes lectures m’avaient plutôt laissée indifférente et je préfère encore un livre qui m’énerve à un livre qui ne me fait rien ressentir. Autant vous prévenir tout de suite, cette chronique sera peut être un peu décousue.

« Vous êtes sûre que ma fille est normale ? »
Quand commence ce récit autobiographique, Fabien Toulmé est l’heureux papa d’une petite Louise de quatre ans en parfaite santé. Rien ne le prépare donc à ce que sa seconde fille, sa « petite dernière », soit atteinte de la trisomie 21. La maladie, non détectée au cours de la grossesse de sa femme à cause d’un malheureux concours de circonstance, lui tombe dessus comme une « épée de Damoclès ». Très vite arrivent la peur, le dégoût et l’incompréhension : de qui est-ce la faute ? Est-il normal de haïr les autres parents, ceux qui ont eu la chance d’avoir un enfant « normal » ? Comment le corps médical a-t-il pu commettre une erreur de suivi aussi grave ? … Est-il possible de tout arrêter de faire en sorte que cette enfant ne soit jamais venue au monde …?

Fabien perd pied, sombre petit à petit dans la dépression tandis que les médecins et son entourage tentent de le rassurer et de lui expliquer les démarches qu’il va devoir suivre pour que son enfant aie une vie « normale ». Mais pour l’auteur, tout ça importe peu : il ne voit que cette enfant qu’il ne parvient pas à aimer et qu’il n’arrive pas à considérer comme sa fille. Petit à petit, pourtant, ils vont apprendre à s’apprivoiser et Fabien va entreprendre un long travail d’acceptation, que nous suivons avec émotion au cours de ces quelques 240 pages.

« Ce n’est pas toi que j’attendais » est un récit « touchant et sincère » , certes, mais c’est surtout un récit dur et d’une honnêteté déconcertante, raconté par un papa dépassé par les évènements. Certains passages sont très crus, notamment le moment où on lui confirme la maladie de sa fille : « La peur et la méconnaissance de cette « maladie », mon intolérance vis-à-vis des handicapés, le regard des autres, mon désir de ne plus avoir cet enfant, d’en changer, ma nouvelle condition de père d’handicapé, de « triso »… Ce n’est pas la Julia qui j’attendais. (…) J’envisageais une vie de voyages, d’aventures, de pays tropicaux… Et je me retrouvais en banlieue parisienne, avec un ciel gris, des gens gris, et ma fille « triso » qui allait me plomber ma vie. » Le ton est rapidement donné et en tout, il faudra presque un an à l’auteur pour « aimer » sa fille, après avoir longtemps refusé de la porter, de lui donner le biberon ou de la laver.

Puis vient le moment de la résignation et de l’acception, qui arrive tout doucement, et Fabien Toulmé nous laisse pénétrer avec tendresse dans son quotidien : la bonne humeur contagieuse de Julia, l’inquiétude de ses parents quand elle doit se faire opérer du cœur, la joie de Fabien quand il comprend qu’enfin, il aime Julia autant que Louise, toutes ces émotions sont d’une justesse rare. Et qu’importe, finalement, le regard des autres, la peur qu’engendre la méconnaissance de la maladie et les dizaines de rendez vous médicaux nécessaires à l’épanouissement de Julia : tout cela est rapidement contrebalancé par un éclat de rire de la petite fille ou par ses petites victoires (se lever, marcher toute seule). Fabien Toulmé signe ici un récit terriblement humain.

Graphiquement, cette bande dessinée est magnifique. Les traits sont clairs et précis. Le récit est découpé en petits chapitres, chaque début étant illustré par un élément précis et par une citation du livre. Chaque partie possède un camaïeu de couleur précis, à dominante verte, bleue, rouge, jaune, etc. en fonction des passages. C’est une bande dessiné dense, qui se lit en environ 1h30, et dont on ne ressort pas indemne.

J’ai expliqué au début de la chronique que ce récit avait déclenché des sentiments contradictoires chez moi. J’ai été très touchée par cette histoire, cependant ce serait mentir de dire que rien ne m’a gênée. J’ai été extrêmement choquée par le personnage de Fabien, que j’ai trouvé d’un égoïsme impressionnant. Sa fille naît avec une maladie qui la suivra toute sa vie et la première réaction de son père, c’est « Ma vie est fichue, ma fille est un boulet (il utilise réellement ce terme), j’aimerais qu’elle ne soit jamais née ». Super. Prix du meilleur papa 2014. J’ai beaucoup apprécié sa franchise et son courage : il a été capable d’assumer son comportement de rejet vis-à-vis de sa fille et je lui reconnaît au moins ça, tout comme je reconnaît les efforts qu’il a fait pour apprendre à connaître Julia. N’empêche, je suis ressortie de cette bande dessinée avec un goût amer dans la bouche, tant il rejette sa fille en bloc pendant les 3/4 du livre, de manière assez cruelle, par pure peur et méconnaissance de la maladie. Il va d’ailleurs jusqu’à espérer qu’elle meure pendant les premiers jours de sa naissance… C’est pourquoi ce récit n’a pas été un coup de cœur.

J’estime tout de même que ce livre est un petit bijou. Je ne peux que vous conseiller de foncer !

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4 Comments

  • Reply LaLibrosphère 22 août 2015 at 10 04 22 08118

     » je préfère encore un livre qui m’énerve à un livre qui ne me fait rien ressentir » Très bien dit !

  • Reply Crotte de nez 25 août 2015 at 10 12 22 08398

    J’avais vraiment envie de lire cette BD et ton article n’a fait que renforcer mes désirs !

    • Reply Louise 29 août 2015 at 10 11 22 08378

      Tu peux foncer, elle est très belle (mais très dure…)

  • Reply Mes Dernières Lectures #18 – Mango and Salt 7 mars 2016 at 10 07 22 03003

    […] c’est grâce à quelques revues positives sur les blogs et Youtube, notamment chez Schausette et Pretty Books, que j’ai eu envie de découvrir cet album. Je me suis enfin décidée à me […]

  • Répondre à Mes Dernières Lectures #18 – Mango and Salt Cancel Reply